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Discorsu di a cummemurazione di u 1ma d’aostu 1914 : Umaggiu à i 48.000 Corsi chì funu mubilizati

Cent’anni fà ! Il y a cent ans, jour pour jour, l’ordre de mobilisation tombait et le tocsin résonnait dans les villes et les campagnes. C’est précisément parce que les dernières voix de celles et ceux qui connurent ces moments se sont désormais éteintes qu’il est plus que jamais nécessaire de conserver et de transmettre la mémoire de ce que furent ces moments. Fermons un instant les yeux et essayons d’imaginer cette place, et cette caserne, à l’époque centre de mobilisation, grouillante de ces hommes jeunes, venus de la ville et des villages avoisinants. Imaginons un instant leur voix, leurs rires, leurs visages. Imaginons un instant les larmes des femmes et des mères qu’ils s’apprêtent à laisser derrière eux. Que pensent-ils, ces jeunes corses d’il y a cent ans, au moment où ils s’apprêtent à quitter leur île, leur village, leur famille, pour aller faire la guerre ? Sans doute ont-ils peur eux aussi, mais pour l’instant, c’est surtout l’impatience d’en découdre qui prévaut. La mobilisation des esprits a en effet précédé celle des troupes et l’heure est, plus que jamais, à la revanche contre l’ennemi prussien. Ainsi l’instituteur Jean Pierre Lucciardi écrivait-il dans le Petit bastiais du 20 août 1914 : « Hè puru ghjuntu lu mumentu di a rivincita santa è benedetta. So quaranta quattr’anni chi s’apsetta per andà in Prussia per purtà lu spaventu ». L’ « éthique héroïque », selon le titre de l’ouvrage de l’historien Paul Gerbod, inculquée par l’école à tous les petits français par l’école a trouvé dans l’île un terreau plus que favorable. Fidèles à leur histoire tourmentée et désireux d’échapper à la pauvreté qui écrase leur terre, les Corses vont s’engager en nombre dans l’armée : comme le rappelle Sebastien Ottavi, à la veille de la guerre, le quart des jeunes de la classe 1914 a devancé l’appel bien avant la mobilisation générale, alors que la moyenne nationale est inférieure à 7%. C’est donc dans une atmosphère d’ensemble largement euphorique qu’intervient l’appel à la mobilisation du 1er août 1914. Le dimanche 2 août 1914, le Préfet de Corse télégraphie au Ministre de l’intérieur : « Je suis heureux de vous confirmer mon télégramme du 1er août vous disant que l’ordre de mobilisation a été accueilli avec un véritable enthousiasme par toute la population de l’île. Des manifestations patriotiques ont eu lieu dans toutes les agglomérations ».

 

C’est donc fiers, et heureux, que les hommes jeunes de ce pays s’apprêtent à partir au front. Et c’est ensemble qu’ils vont, dès le lendemain de la mobilisation, faire face à l’enfer de feu et de sang qui va les engloutir. Pierre Toscanelli, Soldat, écrit ainsi le 7 décembre 1914 : « Je t’annonce que, de Corse, tous les jours, des détachements arrivent par ici : on dirait que nous sommes en Corse. On na pas besoin de parler beaucoup en français ». Voilà le premier hommage qu’il était de notre devoir impérieux de rendre, aujourd’hui. Non pas seulement l’hommage à un ou plusieurs héros dont l’histoire a retenu le nom, non pas seulement aux glorieux régiments que furent le 173ème RI , le 373ème RI, ou le 116ème RT. Un hommage collectif, à tous ceux dont les noms sont gravés sur les monuments aux morts de chaque village de Corse. Les anonymes, les humbles, ceux qui, tellement nombreux risquent d’être oubliés dans leur humanité singulière par les livres d’histoire, qui, avec le temps qui passe, finissent par ne plus retenir d’eux que le nombre qu’ils représentent. Nous sommes ici pour dire que nous qui sommes leurs enfants, petits- enfants, ou arrière petits-enfants, nous ne les oublions pas. Et que leur sacrifice, gravé dans le marbre des hommages officiels, nous est aussi rappelé, comme le dit Jean Raphael Cervoni dans son dictionnaire historique de la corse, par « ces portraits médaillés encadrés de jeunes visages qui n’auront jamais vieilli, accroché aux murs de tant et tant de maisons corses ». Oui nous nous devions d’être ici aujourd’hui. Nous nous devions d’y être en témoignage de reconnaissance, de gratitude, et de fidélité, vis à vis de celles et ceux, qui, lors de la 1ère Guerre mondiale, ou à l’occasion d’autres conflits, se sont battus pours les idéaux de justice et de liberté. Nous nous devions d’y être pour rappeler que les mêmes larmes ont été versées, dans chaque pays bélligérant, par les mères et les veuves des soldats fauchés dans la fleur de l’âge ou amputés dans leur chair : « Furesta di Vasincuru, u sangue curria à fiumi, Corsi è Alimani inseme » (Lamentu di u 14).
Nous nous devions d’y être pour dire combien il est important pour la Corse d’aujourd’hui, et pour la Corse de demain, pour notre peuple, d’avoir de leur histoire une connaissance complète et apaisée. Nous nous devions d’y être aussi, pour nous rappeler que si le 1er août 1914, c’est l’enthousiasme de la mobilisation qui prévaut, la chimère d’une guerre rapide et juste va très vite laisser la place à l’enfer des tranchées. Les quatre terribles années qui suivront le 1er août 1914 vont engloutir des millions de vie et laisser la Corse, la France et l’Europe, exsangues, meurtries, et déchirées. Avec cette guerre, le « monde d’hier », selon l’expression de Stefan ZWEIG, a disparu. Et l’Europe vient d’entrer dans une très longue nuit dont elle ne sortira qu’au prix de deux conflits mondiaux, et du pari de dirigeants politiques courageux et éclairés de substituer à la culture de la guerre la logique de la réconciliation, de la construction commune, et de la paix. C’est sans doute là une dernière vertu essentielle de toute commémoration guerrière : elle nous rappelle que si la guerre a un coût terrible, la paix, elle, n’a pas de prix. 
Gilles SIMEONI Bastia,
u 1ma d
aostu 2014

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